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Rencontre avec Mohamed Ben Attia, auteur de Hedi

20/12/2016
Pour libérer les images tunisiennes. Sortie du film, le 28 décembre (France).

La sortie française de Hedi (Un vent de liberté) de Mohamed Ben Attia confirme l'efficacité de la veine intime, explorée par une nouvelle génération de cinéastes en Tunisie. Auréolée de distinctions prestigieuses dont l'Ours d'Argent du Meilleur Acteur et prix du Meilleur Premier Film à la 66ème Berlinale, en 2016, la fiction de Mohamed Ben Attia valorise les émotions et les évolutions de Hedi, un jeune homme réservé et docile. Couvé par sa mère, Baya, dont le favori est l'aîné, parti s'établir en France, ce héros évolue à Kairouan, peu après le Printemps arabe. Il semble subir son métier de commercial chez Peugeot, en se résignant au mariage arrangé par sa mère avec la jeune Khedija, future épouse modèle, qu'il fréquente sagement.
Le destin de Hedi bascule lorsque son patron l'envoie démarcher des clients vers Mahdia, une ville côtière. Dans son hôtel, déserté par les touristes depuis la révolution, il remarque Rim, une animatrice intérimaire [Rym Ben Messaoud, ndlr]. Sa liberté de mouvements l'interpelle, l'attire, le submerge. Hedi semble sortir de lui-même pour s'affirmer et revendiquer son goût du dessin, de la liberté d'action. Et c'est cette aspiration que Mohamed Ben Attia retrace dans les étreintes du couple, le défi aux conventions sociales défendues par la famille.
Le style du cinéaste tunisien est précis, attentif au jeu de son héros, campé par Majd Mastoura, remarqué dans Bidoun 2 de Jilani Saadi, autre cinéaste tunisien plus exubérant. Mohamed Ben Attia est posé mais tout aussi résolu. Il s'est formé à la communication audiovisuelle en France, avant d'obtenir son diplôme à l'Institut des Hautes études Commerciales de Tunis en 1998. Depuis, il a suivi les Ateliers Sud Écriture, créés et dirigés par Dora Bouchoucha à Tunis. La productrice réputée a épaulé les cinq courts-métrages qu'il a signés dont Kif Lokhrim (Comme les autres), Poulain d'Argent au Fespaco 2006, et Selma, en compétition internationale au Festival du Court Métrage de Clermont-Ferrand 2013.
La complicité de Mohamed Ben Attia avec sa productrice a permis de combiner des moyens venus de Tunisie, de Belgique et de France pour réaliser Hédi. En précisant le sens de cette coproduction tournée vers l'intime et le sensible, Mohamed Ben Attia aborde aussi le rôle de l'image qu'on donne, et celle qu'on peut faire évoluer en profondeur dans la Tunisie d'aujourd'hui.

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Un héros tunisien ordinaire

- Pourquoi avoir fait le portrait d'un personnage qui a l'air de subir tellement sa vie ?
L'idée, c'était de raconter non seulement une histoire d'amour mais en même temps, de raconter un peu notre histoire à nous. Avant le 14 janvier 2011, avant la révolution, presque tout le monde, pour ne pas dire tous, se comportait un peu comme lui. On était dans cette situation de résignation, d'acceptation, où on finissait par être vraiment des robots, des machines. On se laissait gagner par cette superficialité. Puis après il a eu cette révolution, et donc chez lui, il y a cette rencontre. Les premiers temps, comme dans toute histoire d'amour, le coup de foudre aidant, on se croit invincible, on croit que tout est possible. Nous, on l'a cru, au lendemain du 14 janvier, c'était très intense. On pensait que ça allait être très rapide, que les choses allaient se résoudre en un claquement de doigts, et que tout dépendait du départ de cette famille autour de Ben Ali. Et puis on continue jusqu'à aujourd'hui, à construire, à tâtonner, à apprendre un peu plus sur nous mêmes. C'est aussi un peu l'histoire de Hedi puisque lui, il a compris des choses sur lui.

- Au-delà de l'itinéraire de ce personnage principal, faut-il donc voir une réflexion sur la société tunisienne ?
En effet, ce serait bien. Il y a des gens qui ont dit qu'ils sont passés à côté mais ce n'est pas grave. Ça reste malgré tout une histoire, avec une narration classique, de ce type qui est partagé entre deux amours. Voilà le premier degré. On a beau dire qu'on a une certaine intention, et je n'emploierai pas le mot de message, mais en tous cas, l'idée c'est de faire découvrir autre chose. L'essentiel à travers un film, c'est d'abord de faire passer une émotion. Donc c'est déjà bien si on arrive à faire passer cette émotion, et si on perçoit autre chose, c'est encore mieux.

- Pourquoi décentrez-vous l'action du film, qui est située à Kairouan et à Mahdia ?
L'idée de départ, c'était de raconter la plus grande partie du film à Mahdia, déjà parce que j'adore la ville, mais ce n'est pas suffisant. C'est une ville côtière qui a un passé mais en même temps, il y a cette ouverture à travers les touristes. Donc là, il y a des gens qui sont un peu différents de ce que peuvent être les gens de l'intérieur, du Sud, qui se raccrochent à leurs fondamentaux, à la famille, au travail, à la religion, à quelque chose de stable, de sûr. Kairouan pouvait pour moi, symboliser tout ça puisque c'est une région de l'intérieur, qui a une histoire encore plus faramineuse que Mahdia. Comme on parle de famille, de conformisme, je pense que Kairouan peut nous aider à aller encore plus dans ce sens.

- Est-ce un écho à cette famille dominée par la mère, Baya, qui est très couveuse et aimante aussi, par rapport à ses deux garçons ?
Oui, c'est ce qu'on peut voir dans le rôle de Baya. J'espère qu'elle n'est pas aussi dure que ça ; parce qu'on a essayé de montrer malgré tout une femme qui est un peu perdue, tout comme les autres personnages. On lui a appris que l'amour passait par ce genre de force et de contrôle. Pour elle, elle a un deuxième fils qui est un peu mou donc c'est tout à fait normal de le ramasser, de lui montrer le droit chemin. Peut être elle l'a trop aimé…

- Faudrait-il donc se démarquer de l'amour maternel, et ceci pour ces deux garçons, comme vous le suggérez ?
Oui, c'est clair. Mais Baya ne symbolise pas que la mère, elle aurait pu être une tante ou même le père. Elle représente surtout la famille. Chez nous, c'est quelque chose la famille… Tout passe par ça, et c'est difficile de s'en extraire.

- N'est-ce pas un peu le cas de Khedija, la jeune promise de Hedi, qui physiquement n'est pas sorti du cercle familial ?
Khedija est comme Heidi, c'est son alter ego. Tous les deux ont reçu la même éducation et elle ne peut pas comprendre et assimiler ce que lui dit Hedi quand il a fait cette rencontre avec Rim. Elle lui a ouvert la porte vers quelque chose de différent mais Khedija non. Elle a encore cette peur de l'inconnu, des routes, de sortir même du périmètre de Kairouan. Pour elle, la vie est très simple, elle doit être balisée par des choses bien précises comme le mariage et fonder une famille. Tout le reste est superflu, elle ne peut pas l'assimiler.

- On remarque que toutes leurs rencontres se passent dans une voiture.
Oui tout le temps. Ils ont passé les trois dernières années à se voir dans cette voiture. Ils rentrent dedans, ils font juste une marche arrière. On a l'impression qu'ils vont se cacher pour faire des choses alors qu'ils ne font rien. Elle lui parle d'un couvre-feu qui est à huit heures alors qu'avant cette heure, ils n'arrivent plus à se parler. Ils ne trouvent plus rien à se dire. Donc c'est assez ennuyeux comme relation.

- Pourquoi faites-vous de Hedi un vendeur et un commercial de voitures Peugeot ?
Peut-être parce que j'ai travaillé pendant 12 ans chez Renault et que j'ai fait le même travail. Je connais vraiment bien l'univers de ces prospections en voiture. Il y a cette dureté, ce sentiment de solitude qui est très agréable parfois, et les autres humiliations de ce travail parce qu'il est assez dur quand même. Comme je suis passé par là, je trouvais que c'était un moyen comme un autre d'en parler.

- Mais si vous êtes passé par Renault, pourquoi mettre Peugeot en avant ?
C'est vrai, mais ça, ce sont les choix de la production en fait…

- La voiture permet aussi au-delà de ça, de s'affranchir d'un espace et de partir loin. N'est-ce pas un prétexte pour Hedi, de pratiquer ce métier en utilisant une voiture ?
Oui. Pour lui, ça reste le seul endroit où il se sent vraiment libre et bien. C'est comme les nuits d'hiver où l'on se cache sous la couette. Pour lui, c'est être dans cette voiture, errer comme ça et se perdre dans les petites ruelles pour se garer et se mettre au dessin. Moi je l'ai fait et c'étaient des moments agréables. Donc je voulais en reparler un peu.
Une relation amoureuse pour se révéler

- Cette liberté de circuler permet donc à Hedi de rencontrer Rim. Qu'est-ce qui motive leur coup de foudre réciproque ?
Un coup de foudre, je ne pense pas qu'on puisse le contrôler, l'attendre, l'appréhender ou le planifier. C'est venu comme ça ; donc même quand il lui ment, et qu'il repart puis qu'il revient la trouver pour rectifier le mensonge, il n'est pas du tout dans un plan drague. Il est d'une innocence maladive et d'une naïveté qui frise celle de l'enfance. Donc, il se doit de rectifier ce mensonge. Et c'est en ça qu'elle trouve que ce type est très attachant et elle se dit : " je n'ai pas encore fréquenté ce genre de garçon ". C'est à partir de ce moment qu'elle le voit différemment. Pour lui, ça intervient plus tard mais il n'a pas du tout été initié à ça, en fait. Ça lui tombe dessus une fois qu'il est à Kairouan et qu'il vit cette journée où il se fiance, puis que sa mère lui parle de ce travail que son frère lui a trouvé, pour lui il est nécessaire de faire une fuite en avant. Ça devient comme avec la voiture quand il s'échappait pour s'isoler, il voit cette fille et il y va. On m'a dit parfois que c'était assez bizarre et inattendu qu'il se jette comme ça à l'eau et qu'il l'embrasse alors que ce n'est pas un dragueur. Mais je crois que même les plus timides et les plus pudiques, quand ils arrivent à un seuil où ils ne peuvent plus accepter, c'est comme une sorte de bascule. Il aurait pu faire survenir un accident, se bourrer la gueule… Il aurait pu faire plein de choses. Lui, au départ, ce n'est pas par amour qu'il va vers Rim, c'est vraiment se jeter dans un danger pour à la limite, se brûler un peu les ailes pour voir ce que ça peut faire. Puis le lendemain, ils apprennent tous les deux à se connaître, dans ce café, ils se parlent. Et c'est là où quand même lui, il tombe amoureux de cette fille.

- L'appel du corps et les scènes de corps sont très marquants. N'y a t'il pas une révélation corporelle aussi pour les personnages ?
Oui, il apprend ce qu'il peut donner, recevoir, qu'est-ce que ça fait d'être touché, regardé comme Rim le regarde. On a coupé quelques scènes mais on devine que c'était un puceau, que c'était sa première fois. C'est une initiation au corps, à la sexualité, et puis bien sûr à travers tout ça, il se découvre. C'est un peu l'inverse de ce qu'on voyait il y a quelques temps, où généralement c'était un homme d'un certain âge qui tombait amoureux d'une jeune fille, pas expérimentée, qui trouvait l'amour, la sexualité et s'épanouissait à travers cette relation. Là, c'est l'inverse. Rim est plus âgée, plus expérimenté, elle commande pour lui au café. Elle le materne et c'est entre autres, pour ça que la fin est comme elle est. A la limite, ça aurait pu dégénérer vers une autre forme de castration. On peut deviner qu'à moyen terme, elle pourrait devenir un peu comme sa mère.

- Rim est un personnage moteur, très dynamique. Ne pourrait-elle pas poser problème à certains spectateurs tunisiens qui peuvent la trouver trop libre ou trop émancipée ?
Non, ce qui s'est passé est presque le contraire. Quelques spectatrices m'ont reproché d'être allé trop loin dans les scènes avec Khedija, en me disant que ce genre de fille n'existe plus. Mais je sais que ça existe encore. Notre pays est fait de cette richesse et de cette diversité. On évolue et il y a une jeunesse qui est vraiment en mutation. A aucun moment, on n'a parlé d'un éventuel rejet du personnage de Rim. Elle existe et peut être animatrice, professeur, étudiante ou n'importe quoi. Et c'est de plus en plus le cas en Tunisie.

- La révélation donne-t-elle envie de partir ? Et pour se révéler faut il partir de la Tunisie ?
C'est le contraire qu'on dit avec la fin. Lui n'a pas une conscience politique ni un patriotisme exacerbé qui fait qu'il va rester parce qu'il se sent responsable. Lui, c'est quelqu'un d'instinctif et il a appris des choses sur lui, il a découvert ce qu'il était. Il a découvert aussi qu'il ne peut pas être ce qu'on pouvait prévoir et que lui même pouvait prévoir. Il est contradictoire. Dans la scène avec sa mère, il peut lui reprocher d'être dure, de lui avoir rendu la vie difficile et de l'avoir empêché de parler. Tout de suite après, il peut reprocher à Rim d'être frivole ou légère, de ne pas penser au lendemain. Donc il est contradictoire parce qu'il se cherche. Il a un éventail de sentiments devant lui et il n'arrive plus à savoir ce qu'il est et comment il pourrait évoluer. Il va décider finalement de faire ses propres choix pour déterminer ce que va être sa vie en Tunisie… Mais j'ai du mal avec l'idée que le cinéma doit véhiculer un message parce que l'idéal, c'est qu'il y ait une émotion et qu'à travers cette émotion, on arrive à saisir quelque chose. Je dois reconnaitre qu'on a dressé un tableau noir de la situation en Tunisie tout au long du film, avec la crise économique, le tourisme qui chute, les hôtels que se vident, mais en même temps, le pays reste un laboratoire d'idées où en ce moment, on assiste à un vrai tournant. Tout reste possible et ce serait dommage de ne pas croire qu'on peut changer un peu les choses.
Produire une fiction tunisienne réaliste

- Croyez-vous que l'image, et particulièrement le cinéma, peut aider à faire changer les choses ?
C'est une vaste question. J'ai fini par le croire. Au début, j'avais peur de ce genre d'idées. Au départ, je voulais toujours ne garder que l'essence même du cinéma, ce moment magique entre le spectateur et ce qui se passe sur l'écran. Mais c'est indéniable que ça change. On a vu plein de choses évoluer dans un sens ou un autre. Ce n'est pas immédiat, ça prend beaucoup de temps mais que ce soit à travers un film tunisien, un film du Cambodge ou peu importe le pays, on le constate. Pour un pays come la France, on apprend des choses sur la Tunisie à travers la presse, les médias et la télé, et voir un film où on parle de trois personnes, peut donner parfois une idée pas plus précise mais différente. A Stockholm ou à Berlin par exemple, il y a des gens qui étaient surpris de voir que les femmes pouvaient se baigner en portant juste un bikini. C'est ce genre de détail qui, malgré tout, forme une idée générale de ce que peut être un pays à un moment précis.

- L'évolution de la société tunisienne est-elle aussi active dans le secteur du cinéma aujourd'hui, en Tunisie ?
Tout à fait. Il évolue aussi. Mais ça aussi, ça m'a pris du temps de l'admettre. J'avais peur de ce coté démagogique qui faisait dire, oui la révolution change tout et c'est magnifique ce qui nous arrive. Mais il faut croire que pour le cinéma, ça l'est parce que sur le plan quantitatif, on est passé de deux ou trois films par an, à une vingtaine. Sur le plan qualitatif, on remarque que plusieurs films tunisiens ont été primés dernièrement dont un à Venise. Ça continue parce qu'il y a non seulement un propos mais aussi un intérêt de la part de notre propre public tunisien. Il est vraiment très curieux de voir tous ces films. Et à part ça, il y a une nouvelle sincérité. Il y a quelque chose qui nous est tellement personnel que ça arrive à toucher les spectateurs. C'est ça qui plaît apparemment.

- Quelle est la part de la production tunisienne dans le film ?
C'est la majeure partie. Le premier fonds a été attribué par le Ministère de la Culture tunisien, ensuite il y a eu quelques fonds à droite et à gauche autour de la société Nomadis Images. Une bonne part de la production est belge avec la société Les Films du Fleuve, des frères Dardenne [Jean-Pierre Dardenne et Luc Dardenne]. Il y a une autre coproduction française avec Tanit Films, puis une aide à la finition. Mais l'essentiel de la production vient de la Tunisie.

- Dans quelle mesure le Qatar et les Emirats Arabes Unis ont-ils participé ?
Il y a un fonds appelé Enjaaz des Emirats, puis d'autres soutiens. Il y a eu des sources de financements très diversifiés comme ça. (*)

- Quel est le budget nécessaire pour tourner un film comme Heidi ?
Ça tourne autour de 800 000 euros.

- Est-ce un budget normal par rapport à vos besoins ?
C'était un peu plus que normal. En tous cas moi, j'ai été gâté. Pour l'hôtel par exemple, on a eu l'hôtel qu'on voulait, pour l'aéroport aussi et ce n'était pas évident. Mais plus que ça, avoir des moyens, c'était aussi un confort par rapport au temps. Comme c'est mon premier long-métrage et que je ne connais pas les normes, je fais beaucoup de prises et le plus dur, c'est de le faire dans cette continuité. Je ne découpe pas beaucoup donc je fais des plans séquences. C'est long et surtout on a beaucoup répété. La production nous a permis ce temps, de vraiment préparer au maximum que ce soient les repérages, sur le plan technique les répétitions avec les acteurs. On était vraiment bien préparés et ça c'est un luxe. C'est de l'argent.

- Comment s'explique votre fidélité à la société de production Nomadis Images ?
Ce sont des gens qui m'ont fait confiance alors que je venais de nulle part. Je n'ai pas suivi d'études de cinéma, je n'ai pas travaillé sur des plateaux de tournage. C'est juste l'envie de cinéma et surtout ça qui nous lie, même si on est très copains et très proches. C'est surtout le côté ludique du cinéma qui nous rapproche. Le jour où j'ai une nouvelle idée, j'ai vraiment hâte de la partager, de rester une journée à décortiquer les personnages. C'est un plaisir partagé parce que mes productrices de Nomadis Images ne s'inscrivent pas comme des professionnelles qui sont là juste pour rapporter l'argent. C'est toujours le plaisir et l'envie de cinéma qui priment dans notre relation.
Ecrire solide pour être flexible

- Comment se conçoit un film pour vous ? Est-ce d'abord un concept, une écriture, une vision au tournage ?
Pour moi, ça s'écrit d'abord. Surtout que depuis le lycée, c'est ce que j'aime le plus. Ça a commencé comme ça, à travers l'écriture. Réécrire, être sûr, avoir des avis… Je ne m'isole pas, je n'ai pas le complexe du cinéaste qui fait des choses et qui considère que c'est tabou, qu'il ne faut pas y toucher. Moi je prends tout et après je fais mon marché, je garde ou je laisse. Et puis je répète beaucoup. J'essaie d'être le plus sûr et c'est ça qui pourrait permettre au tournage d'avoir cette flexibilité, pour jeter des choses, ou en rajouter. Quand on se sent confiant par rapport à ce qu'on a, c'est un confort qui nous permet de voir éventuellement autre chose pendant le tournage.

- Ce film s'inscrit-il dans la lignée des cinq courts métrages que vous avez réalisés ?
Il est plus proche de deux derniers, Loi 76 (2011) et Selma (2013). Les trois premiers étaient très différents [voir ici]. Pourtant mes productrices [Dora Bouchoucha, Lina Chaabane et Annie Djamal, Ndlr] disent qu'il y a beaucoup de points communs que je traite comme les lâchetés, les petites faiblesses de l'homme, le conformisme. C'est vrai qu'il y a toujours ça qui revient mais sur le plan de l'atmosphère, du style, la manière de raconter les choses, c'est mon dernier court métrage qui se rapproche peut être le plus de Heidi.

- En quoi Selma serait-il plus en accord avec le traitement de Hedi ?
Il est simple et ne cherche aucun artifice pour paraître. Il met de côté l'esthétique parce que ce n'est pas l'essentiel. Il se rapproche plus des choses qui peuvent paraître anodines mais qui peuvent raconter ce qui n'est pas ordinaire.

- On sent chez vous, le souci de ne pas mettre en avant l'esthétique. Pourquoi alors qu'elle est là même si elle est discrète ?
C'est surtout que je n'y connais rien, c'est ça le problème… (rires) En même temps je suis spectateur et cinéphile, et j'évolue. Les films qui me touchent le plus sont ce genre d'histoires. Certes, il y a des films qui sont purement esthétiques mais qui en même temps, racontent de belles choses, qui me touchent autant. Mais globalement, je suis plus proche d'un cinéma réaliste où il y a une vraie émotion, l'émotion de notre vie, de notre quotidien, quelque chose de vraiment proche de nous.

- Y a-t-il un nouveau sujet de film sur lequel vous travaillez ?
Je viens de finir un scénario. C'est un peu dans le même style que Hédi. Ce sont des gens ordinaires ; ça reste toujours centré sur un personnage. Ça parle de ce qu'on peut attendre de la vie, comment on se positionne dans la vie comme père, comme travailleur… C'est à dire où se situe le système dans lequel on est.

- Ne dirait-on pas que la place de l'homme dans la société, semble profondément vous occuper ?
Ah oui, de plus en plus. Ce n'est pas par réaction par rapport à tous les autres films qui ont été faits sur la femme. Je constate avec du recul, que les femmes depuis leur jeune âge, les fillettes déjà, on les voit sentir le poids de notre culture arabo-musulmane. Elles doivent se défoncer, se battre pour arracher leur place, pour s'affirmer que ce soit sur le plan universitaire, professionnel ou même dans le couple. Ça permet finalement à la femme de se blinder, de se construire une vraie carapace. Même sur le niveau associatif, politique, elles gagnent du terrain. Et ça dessert finalement l'homme puisqu'on n'attend plus rien de lui, ou presque. Là je généralise, n'est-ce pas…
En Tunisie, c'est presque la caricature du type qui passe de la maison des parents à sa maison où tout est déjà en place. On attend de lui de fonder une famille, d'avoir un bon boulot, un bon salaire. Il remet le salaire à la femme qui gère tout. Elle lui donne un peu d'argent de poche pour les cigarettes… Et puis voilà, il glande, il s'ennuie, il est dans cette lassitude où il se cherche. Alors que la femme est de plus en plus dans un côté très concret. Elle est vraiment là, dans la vie, dans le quotidien. Les choses ne sont pas simples pour elle, il y a les enfants, le travail, l'épanouissement personnel. Elle essaie aussi d'arriver à se trouver, à affirmer cette place. Ca ne lui permet pas de prendre de recul et d'avoir cette part de rêve alors que l'homme non, il ne l'a pas cette place. Il y a un côté vide, et un peu pathétique.

- N'y a-t-il pas quelque chose à creuser là ?
Oui, c'est ce qu'on cherche à faire.

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(*) Hédi de Mohamed Ben Attia, est une coproduction Nomadis Images, Les Films du Fleuve et Tanit Films, avec le soutien du Centre National du Cinéma et de l'Image (Tunisie), Ministère de la Culture et de la Sauvegarde du Patrimoine - Tunisie, du Tax Shelter du Gouvernement fédéral belge, de Casa Kafka Pictures, de Casa Kafka Pictures Movie Tax Shelter empowered by Belfius, du Doha Film Institute - Qatar, du Sanad Development and Post poroduction Fund of twofour54 - Abu Dhabi, Emirats Arabes Unis, en coproduction avec VOO et Be tv, avec la participation de L'Aide aux Cinémas du Monde - Centre National du Cinéma et de l'Image Animée, du Ministère des Affaires Etrangères et du Développement International, de l'Institut Français, de l'Arab Fund for Arts and Culture, produit avec le soutien du Hubert Bals Fund of International Film Festival Rotterdam, du Ministère du Tourisme Tunisien, coproduit avec le soutien de Enjaaz, une initiative du Dubaï Film Market - Emirats Arabes Unis. Hédi, Un vent de liberté est distribué en France par BAC Films.

Propos introduits et recueillis
par Michel AMARGER
(Africiné / Paris)
pour Images Francophones

en collaboration avec Africultures


Image : scène du film Hedi (Un vent de liberté)
Crédit : Bac Films

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