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Entretien inédit avec le réalisateur Cheick Fantamady Camara autour de la circulation de Mörbayassa

03/05/2017
Rencontre publiée à titre posthume.

La diffusion épisodique du nouveau film de Cheick Fantamady Camara, Mörbayassa, tente d'atténuer le déficit persistant des images africaines sur les écrans. Cette fiction chargée d'émotions entre le Sénégal et la France, est aussi la dernière œuvre du cinéaste, décédé le 6 janvier 2017. (*) Nous l'avions rencontré pendant qu'il tentait d'organiser une distribution à sa mesure, et publions aujourd'hui, en hommage, cet entretien inédit.

Avec Mörbayassa, le serment de Koumba (film soutenu par l'OIF), le réalisateur de Guinée jette un pont entre les continents en suivant le destin de Bella, une prostituée exploitée à Dakar, qui réussit à échapper à l'emprise d'un proxénète pour gagner Paris. C'est là que la fille qu'elle a abandonnée à sa naissance, réside avec un couple français qui l'a adoptée sans lui révéler que sa mère africaine vit encore. Poussée par le désir d'affirmer sa place, l'héroïne reprend son nom originel, Koumba, et réussit à approcher sa fille pour l'apprivoiser malgré les réticences du couple français.
En valorisant la démarche d'une Guinéenne qui affirme sa place de femme libérée et de mère spoliée, Cheick Fantamady Camara entreprend un film de mœurs, ancré dans les nuits de Dakar où l'argent, les prostituées et la drogue font flamber les yeux et les sens, avant de s'orienter vers une histoire plus intimiste à Paris où les relations de l'adoption et des cultures sont posées.
Secondé par le chef opérateur Rémi Mazet, pour cadrer les ambiances mouvantes de Dakar, ou la grisaille des quartiers parisiens, le réalisateur reprend une bonne partie des comédiens à l'affiche de Il va pleuvoir sur Conakry (2006), son premier long-métrage. La Malienne Fatoumata Diawara, connue pour sa carrière de musicienne, épouse les transformations de Koumba au fil d'une fiction qui privilégie les plans rapprochés pour saisir l'émotion des personnages.
L'engagement des comédiens et des techniciens se prolonge dans les conditions de travail du film, tourné en plusieurs périodes au fil des moyens financiers. Car Mörbayassa est d'abord une œuvre indépendante que Cheick Fantamady Camara produit de sa propre initiative et qu'il a tenté de distribuer en impliquant des partenaires amis. Cette démarche volontaire repose sur la ténacité du réalisateur, doux et patient dans son travail, mais ferme et résolu à toucher un public sensible. Son initiative est concrétisée après sa mort, par une société de distribution indépendante où figurent ses proches dont la productrice Annabel Thomas. Nous revenons avec Cheick Fantamady Camara sur le sens du film et son rapport au marché du cinéma.

Financer un film d'auteur

- Comment avez-vous pu réunir le budget pour produire Mörbayassa ?
Le travail sur ce film a duré quatre ans. J'ai commencé avec l'argent que j'ai gagné après l'achat de Il va pleuvoir sur Conakry par Arte. J'ai tourné en 2010, au Sénégal. Après, il fallait retrouver de l'argent, c'était compliqué. La somme la plus importante que j'ai eue, est venue du département du Val de Marne, puis la Francophonie nous a donné 40 000 euros. J'ai eu des coproducteurs de télévision comme Canal Plus Afrique qui a mis 25 000 euros. C'est avec ça que j'ai tourné le film mais je n'ai pas pu le finir. Il fallait aller râler, récupérer de l'argent avec mes amis, avec ma femme, en allant travailler ailleurs pour boucler le budget. Ce qui est bien, c'est que le cinéma, c'est humain. Les techniciens, les laboratoires, tous ces studios qui travaillent avec moi, ont confiance en moi. Ils attendent que je les paie parce qu'ils ont confiance. L'absence de nos pays dans l'espace du 7ème art, et l'évolution du financement des instances de la francophonie font qu'il faut imaginer le cinéma autrement, comme les Anglophones le font. Au Nigéria par exemple, ils n'ont pas besoin de toutes ces structures politiques et nous, on apparaît comme des enfants mal sevrés. On n'arrive pas à se départir de la mère patrie qui est la France.




- Pour faire avancer le film, vous avez cherché la participation du public, ce qui est encore assez rare en France. La souscription que vous avez lancée a-t-elle rapporté beaucoup de moyens pour compléter le budget ?
Oui. J'ai proposé à un moment donné, une souscription pour avoir 10 000 euros afin de terminer le montage image du film. J'ai eu un peu plus de cette somme. Ça m'a beaucoup aidé. Il faut mettre ça en avant. Les gens qui ont vu mes premiers films, qui ont eu confiance en moi, ont mis de l'argent.

Diffuser hors des limites du système français

- Quelle est la carrière envisagée pour la distribution du film ?
J'ai rêvé d'organiser une auto distribution avec un programmateur. Le système en France, qui est celui que je connais, est encore très complexé. On en est toujours au départ, on a l'impression qu'on n'évolue pas. Quand on dit : "Ça vient d'Afrique Noire", il semble que ça n'a pas de valeur. J'ai essayé une diffusion dans les règles avec Il va pleuvoir sur Conakry mais je l'ai regretté. Mon distributeur a même fini par me demander de l'argent, alors que ce film jusqu'à aujourd'hui continue d'être programmé. Il a été demandé et vraiment bien reçu. La distribution n'a pas été à la hauteur. À mon avis, il faut que le système français ouvre un peu les yeux, regarde son histoire et aille en avant. On est tous pareils, on est obligés de vivre ensemble. Il faut enlever de la tête le fait que quand on dit : "C'est africain", c'est négatif. Il faut que les Français sachent qu'ils vivent de l'Afrique. Quand on est africain et qu'on parle de ça, on a mal au cœur. Les gens qui vivent de ton sang, qui te rejettent en même temps, c'est la chose et son contraire. C'est ça qui fait mal.




- Que pensez-vous de la place des films d'Afrique en regard du cinéma français ?
Les Français ne font pas de meilleurs films que les Africains. C'est la technologie qui est peut être meilleure. La technique du cinéma vient de France avec les frères Lumière, mais les Français ne font pas plus de meilleurs films pour autant. Les gens racontent leur histoire, quelle que soit cette histoire. Ce n'est pas le public français qui rejette les films, c'est le système qui est au milieu. Il se met entre les films qui doivent traverser producteurs, distributeurs pour exister. Le public a envie de voir des films. C'est le système complexé de la diffusion qui est vraiment en arrière.

- Que proposez-vous de particulier pour la distribution de Mörbayassa ?
On va se débrouiller, on va aller directement vers le public. On va toucher directement les exploitants avec nos moyens de communication. Heureusement la communication s'est diversifiée aujourd'hui. On ne va pas passer par les professionnels classiques qui sont bloqués dans leur milieu. Il y a des films qui ont fait du tort à des milliers de films que le public a envie de voir. Les distributeurs sont formatés et on ne peut pas rentrer dans ce système.

Filmer pour concrétiser un rêve

- Quand vous voyez le film après tant d'années passées à travailler dessus, correspond-il à la première idée que vous en aviez ?
Oui, la première idée était que l'héroïne devait retrouver sa fille et danser la Mörbayassa. C'est le nom d'une danse rituelle en pays mandingue. On vient danser pour remercier les esprits quand les serments prêtés aux ancêtres sont exaucés. La danse est faite essentiellement par des femmes. Ce sont elles qui demandent, le plus souvent quand elles n'ont pas d'enfants, veulent avoir des filles ou des garçons. Donc quels que soient les problèmes, mon héroïne devait danser… Et si le film intéresse le public, ce sont des milliers de personnes qui le voient. Le cinéma, c'est le rêve. On aide les gens à rêver et il le faut. Moi je préfère aider les gens à aller de l'avant. Si l'on sort d'un film et qu'on n'arrive plus à dormir à cause du malheur, franchement, pour moi ce n'est pas la peine… On vit assez ça déjà.

- C'est pour cultiver une image positive que vous racontez le destin d'une Africaine qui échappe à la prostitution au Sénégal pour retrouver sa fille en France ?
Son combat, c'est sortir de cette prison qui est l'emprise du mafieux, du proxénète, et poursuivre son objectif. À un certain moment de sa vie, elle est rattrapée par son passé qui est d'avoir eu cette fille dont elle a vu le sexe après la naissance.

Suivre la reconquête d'une mère

- Pourquoi fallait-il montrer à l'image, même brièvement, les conditions de l'abandon de l'enfant par sa mère ?
Les conditions de cet abandon, c'est aussi un aspect de ces pays où la femme est prise en otage, et il n'y a pas qu'en Afrique. Les femmes sont considérées comme des objets. Il faut montrer ça qui arrive partout. Il fallait montrer pourquoi elle n'a pas pu aller au bout de sa maternité.

- Curieusement c'est en Afrique qu'elle le vit et le subit, puis c'est en France que sa situation évolue…
Oui c'est aussi ça le lien entre les continents. C'est en Afrique qu'elle subit puis après elle apprend par ses démarches que sa fille a été adoptée par un couple français. Pourquoi ce couple français est-il parti de la France pour l'Afrique, et de l'Afrique pour la France ? Ce couple français travaillait en Afrique mais il n'a pas eu d'enfant. Ils sont restés ensemble par amour mais puisqu'il leur fallait un enfant, ils l'ont adopté. Pour ça, il faut aller chercher des enfants qui n'ont pas de parents… C'est une autre histoire qui n'est pas développée dans le film ; mais dans l'écriture du scénario, on le savait.

- Vous semblez privilégier surtout le parcours d'une femme qui est d'abord une prostituée puis une femme qui veut assumer son passé, et enfin une mère qui s'accomplit. Qu'est-ce qui la motive à surmonter les revers et la solitude en France ?
Elle arrive portée par sa décision d'aller jusqu'au bout de sa conviction. C'est pourquoi elle s'approprie le quartier parisien. Elle râle, elle traîne, elle accepte le froid parce qu'elle veut aller au bout de son objectif.

- Vous soulignez beaucoup le froid parisien. Est-ce pour faire contraste avec sa chaleur intérieure ?
Oui, elle vient dans un pays qui est différent. Ce serait dommage qu'elle quitte la chaleur pour venir dans une autre chaleur. Je l'ai mise dans une situation différente pour voir comment elle peut réagir et j'ai marqué ce contexte depuis son arrivée à l'aéroport. Elle arrive dans une tenue légère, elle n'est pas assez couverte. Dès qu'elle met le pied dehors, tout lui dit : " Ce n'est pas chez toi ici. Retourne dedans. " Celle qui la reçoit vient la couvrir mais elle est quand même dans le rouge…

Cultiver la tolérance et l'ouverture

- En surmontant les obstacles grâce à sa motivation intérieure, votre héroïne paraît évoluer et même offrir de nouvelles perspectives à sa fille. Peut-on dire que c'est une transmission réussie ?
Cette femme, elle finit en apothéose. Elle n'est pas allée chercher sa fille pour l'emmener en Afrique, mais elle sait que quand elle est revenue au pays, sa fille lui a téléphoné en lui disant : "Je veux venir en vacances". Ça suffit. Au moins elle sait qu'elle a une mère. Au moment de la discussion très forte entre elles deux, la mère a sorti un papier en disant : "Tu sais maintenant où je suis. C'est à toi de jouer." C'est très démocratique. Ça signifie : "Je ne suis pas venue te prendre mais te dire juste : je suis ta maman, tu sais où je suis. Je t'ai expliqué comment ça s'est passé." Maintenant la fille a travaillé dans sa tête, elle a appelé sa mère pour lui dire : "Je vais venir pendant les vacances". Pas pour rester certainement… Mais c'est un pas. Je crois que le monde est positif comme ça.

- Cette relation au monde passe aussi par les cauris que consulte régulièrement la mère. Croyez-vous qu'elle développe ainsi une spiritualité motrice, en relation avec ses racines africaines ?
Si on ne croit à personne, on ne croit à rien dans la société humaine. On est comme quelqu'un qui flotte. Donc s'il faut croire en quelque chose, croyons en quelque chose d'original. Ne soyons pas accrochés aux autres. Moi je le refuse. La culture je peux l'échanger avec les Français, les Arabes, les Chrétiens… Mais le spirituel, c'est le repère, c'est l'identité. Je ne peux pas l'échanger avec un Arabe pour l'Islam, ni avec un Chrétien, ni avec un Bouddhiste. C'est une relation avec mes ancêtres…

- La force morale de votre héroïne pour atteindre ses objectifs semble faire écho à votre propre détermination pour réaliser Mörbayassa malgré les difficultés financières et structurelles. Est-ce pour exorciser les problèmes que vous tenez à développer une issue optimiste ?
Si tu décides de faire quelque chose, tu iras loin. Même si tu meurs en route, peut-être quelqu'un viendra te remplacer et continuera. Je n'aime pas les films qui finissent toujours par le malheur. On a beaucoup critiqué le fait que le cinéma américain finisse toujours par un happy end. D'accord, mais alors on oublie que le cinéma c'est quelqu'un qui s'en sort, qui écrit ce qu'il a envie. Il y a beaucoup de styles d'écriture. Si j'écris ce qui est là, alors il vaut mieux prendre la caméra pour faire un documentaire. J'écris ce que je veux que ce soit, et ça ressemble peut-être à l'écriture américaine. De toute façon, le point commun, c'est que c'est quelqu'un qui s'en sort et qui écrit. Tu émets ton idée et même si c'est à partir d'une histoire vraie, ton idée est là-dedans. Moi je veux que ça se termine comme ça. J'opte pour ce genre de choses, c'est la création.

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(*) Une Soirée-hommage à Cheick Fantamady Camara est organisée le 18 avril 2017, à l'Institut du Monde Arabe (IMA), Paris, par sa productrice Annabel Thomas. Elle rassemble les témoignages de quelques proches dont le cinéaste-acteur Cheik Doukouré, originaire de Guinée, et Marc Gautron, scénariste français, des chants de sa comédienne - la musicienne malienne Fatoumata Diawara - autour de la projection des deux premiers courts-métrages de Cheick Fantamady Camara et d'un making of de Yves Breux.
L'IMA accueille aussi la projection de Il va pleuvoir sur Conakry, premier long métrage de Cheick Fantamady Camara, le 13 juin 2017.
Son second long métrage, Mörbayassa, le serment de Koumba est présenté au cinéma Lucernaire, à Paris, le 25 avril 2017.


Propos recueillis et introduits par Michel AMARGER
(Africiné Magazine / Paris)
pour Images Francophones
en collaboration avec Africultures



Image : le regretté Cheick Fantamady Camara, réalisateur-producteur-distributeur guinéen, à Carthage (Tunisie)
Crédit : DR


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